Maurice Illouz

Producteur
“Ce fut avec Chouans ! un de mes meilleurs souvenirs professionnels de cinéma pour le jeune producteur que j’étais …. Ce fut pour l’époque la plus importante production française : 80 millions de francs, 8 mois de préparation, 6 mois de tournage dans trois pays, un budget « effets spéciaux » très important avec un casting international. Je vais […]

“Ce fut avec Chouans ! un de mes meilleurs souvenirs professionnels de cinéma pour le jeune producteur que j’étais ….

Ce fut pour l’époque la plus importante production française : 80 millions de francs, 8 mois de préparation, 6 mois de tournage dans trois pays, un budget « effets spéciaux » très important avec un casting international.

Je vais réveiller ma mémoire pour livrer quelques anecdotes de ce tournage qui ne fut pas de tout repos… Entre le producteur du film et Philippe, le courant ne passait pas et n’est jamais passé.

D’abord il y a le refus par Philippe de tourner le scénario dit définitif en l’état, ce qui ne convenait pas au producteur qui avait payé une fortune deux scénaristes stars italiens. La préparation était commencée et la date de tournage décidée mais Philippe exigea à l’issue de la réunion de lecture d’imposer Jérôme Tonnerre pour réécrire le scénario avec lui. Philippe menaçant de rompre son contrat Jérôme fut engagé. Cet incident sera le point de rupture définitif entre le metteur en scène et le producteur.

Casting

Il nous fallait une jeune comédienne brune de 20 ans qui sache danser et chanter pour le rôle de Shéhérazade. Pour des raisons de coproduction le producteur qui travaille avec des partenaires italiens exige que l’on trouve une comédienne italienne. En France le réalisateur ayant le droit de choisir, il demande à faire un choix artistique et non de nationalité.

Nous avons contacté des grandes agences de comédiens en Italie, Espagne, Angleterre et France, et avons reçu des centaines de photos, et nous avons fait une première sélection de photos, une dizaine dans chaque pays.
Je demande alors à notre directeur de casting d’organiser des rendez-vous ; je ne sais pas pourquoi encore aujourd’hui je me charge personnellement de l’agence anglaise… J’appelle et on me dit, qu’une des comédiennes sélectionnées sur photos joue au théâtre à Londres le rôle principal de la comédie musicale “forty second street “ et que le soir même c’est la dernière.

On décide de partir la voir…  On nous réserve deux places on demande à l’agent de ne pas prévenir la comédienne… La représentation commence et dès l’entrée en scène de la comédienne, dès les premières notes chantées, Philippe fond : il vient de découvrir sa Shéhérazade, Bingo !

Philippe choisira la jeune comédienne anglaise. La guéguerre entre le producteur et lui continue.

Catherine Zeta-Jones venait d’être engagée ; elle avait 19 ans on a fêté ses 20 ans pendant le tournage… Premier rôle premier film …..Elle devient la star que l’on connaît et lors d’un festival de Deauville où elle est invitée, elle rend hommage à Philippe ne sachant pas qu’il est dans la salle…. Elle le rejoint à sa table pour le diner où dine également Michael Douglas qu’elle épousera quelques mois plus tard. Elle déclarera dans plusieurs interviews que Philippe a été son porte-bonheur.

Anecdotes de production

Le tournage devait se tourner en Tunisie au Maroc et à Malte. Le budget de la Tunisie ayant doublé en 6 mois, les négociations étaient bloquées, et la production en péril.

Je pris alors la décision de demander à un ami producteur exécutif marocain de chercher une usine désaffectée qui pourrait se substituer au studio tunisien et de trouver tous les décors extérieurs qui devaient se tourner en en Tunisie. En 8 jours il avait tout trouvé je fais alors venir en secret Philippe et François de Lamothe, le décorateur, pour qu’ils valident… Philippe était fou de joie à l’idée de tourner tout le film au Maroc a tout validé ; nous avons ensuite convaincu le producteur de renoncer aux accords qu’il avait avec la Tunisie …

Ce petit changement a eu pour incidence de reculer de 2 semaines le début du tournage, mais de faire une économie permettant au film de trouver son financement.

Fin de tournage première période Ouarzazate. Toute l’équipe est sur le départ pour Rabat 7 h 30. Tous les camions catering cantine, maquillage, coiffure, voitures équipe (40 Renault 4L) mini bus et voitures de production. Philippe et moi devons partir en dernier et dans une autre voiture son chef opérateur et le preneur de son ; nous voulons faire quelques plans sur la route d’Erfoud avant le retour définitif pour Rabat et l’usine qui a été aménagée en studio pour faire le Palais du Roi (Thierry Lhermitte)…

Nous finissons de mettre notre voyage au point. Soudain Yves Duteil notre régisseur fait irruption dans le bureau et nous dit qu’on est tous bloqués car les deux station d’essences ont reçu l’ordre de ne pas nous approvisionner et que le gouverneur qui était devenu un ami m’attendait au Palais… Je m’y rends avec Philippe, Yves et notre directeur de production.

Nous arrivons au Palais et là toute la hiérarchie nous attend en costume traditionnel…  Chef de la Police, de la Gendarmerie, du protocole et son Excellence le Gouverneur de la Province en Personne nous attendent (au Maroc le gouverneur à tous les pouvoirs). Ils parlent entre eux en arabe, je comprends que c’est sérieux…

Très amicalement avec sa voix douce il me demande de nous assoir et nous annonce que nous devons nous acquitter d’une prime au bénéfice des œuvres de la police, de la gendarmerie et des œuvre de la ville ; il me sort un document en bonne et due forme officiel en bas duquel je lis une somme vertigineuse en dirham, l’équivalent de cent cinquante mille euros moyennant quoi il lèvera l’embargo sur l’essence…

Nous sommes devenus ses otages c’est odieux. Je lui dis que nous sommes là depuis six mois et qu’il n’a jamais été question de donner de l’argent et que si il en avait parlé avant on aurait pu le prévoir dans notre budget d’investissement sur la région…

Je sais que je ne dois pas le contrer ni le mettre en porte à faux devant ses subalternes, aussi je propose de régler ce différend quand je serai à Rabat, car ici les comptes sont fermés, l’argent a été transféré à Rabat et nous n’avons plus de chéquier…

Je le vois se lever prendre son téléphone et appeler la banque qui lui confirme que les comptes ont été fermés et transférés.
Philippe se lève et dit avec un grand sourire que nous sommes attendus dans 48 h au Palais de Sa Majesté le roi Hassan II et que nous ferons suivre l’information …

Nos hôtes se retirent ; nous sommes restés seuls une petite demi-heure et quand ils sont revenus un grand sourire éclairait leurs visages. J’ai alors dit :

« Je garde le document et verrais comment je pourrais faire de Rabat….

– Fais au mieux. Si tu peux c’est bien, sinon une autre fois …. »

Il n’y a pas eu d’autre fois et je n’ai pas fait au mieux !

J’ai appris que les films qui ont suivi le nôtre se sont vus taxer d’un droit d’entrée pour pouvoir tourner ce qui en soit n’est pas anormal si on le sait avant, et pas le jour du départ …. Tous nos véhicules ont fait alors le plein d’essence et le convoi s’est mis en route.

Autre anecdote. Philippe et moi avions terminé les plans qu’il voulait faire. Le chef opérateur et l’ingénieur du son nous avaient quittés pour rejoindre l’équipe à Rabat.  Philippe me dit qu’il aimerait qu’on fasse une halte à l’oasis de Tiznit pour déjeuner et qu’on rentrerait à la fraiche sur Rabat ; 6 h minimum de route je dis ok on y sera vers 23 H et comme on ne tourne pas le lendemain on pourra se reposer…

Nous faisons notre halte, déjeunons et nous reprenons la route vers les 16 h. Au bout d’une heure de voyage Philippe me dit se sentir mal, nausées, maux de ventre et de tête ce qui n’est pas courant chez lui, n’étant pas du genre à se plaindre. Je pense tout de suite à quelque chose de notre déjeuner qui n’est pas bien passé mais comme nous avons partagé le même repas je dois éliminer cette hypothèse ….

L’état de Philippe semble s’aggraver il faut savoir qu’à cette époque les portables n’existent pas : je roule dans la montagne et ne peux joindre personne nos talkies ne passent pas et je suis encore trop loin pour contacter mes collaborateurs…

Philippe a de la fièvre il est de plus en plus mal, il me reste au moins 4 h de route dans le Tichka et je ne pourrais joindre quelqu’un qu’à une heure de l’arrivée. Philippe se sent de plus en plus mal ….

Le voyage touche à sa fin ; je lance un appel à mon régisseur et lui demande d’appeler un médecin pour qu’il puisse voir Philippe en urgence dès notre arrivée à l’hôtel. Philippe va très mal je suis inquiet.

A l’hôtel, le docteur diagnostique une crise d’appendicite aigue, il lui fait une piqure, appelle l’hôpital et fait admettre Philippe pour qu’il soit opéré le lendemain à la première heure. Je mets en place une cellule de crise, le film est en sinistre car dans le meilleur des cas Philippe devra être en arrêt de travail au moins trois semaines.

Nous ne prenons cependant aucune décision avant que Philippe ne soit opéré. A part Benex notre assureur et le producteur, nous ne divulguons pas l’info. Philippe a le choix d’être rapatrié mais il décide de se faire opérer sur place au Maroc. Je demande une chambre à deux lits afin de rester avec lui.

Je passe la nuit à ses côtés tandis qu’il dort sous l’effet des piqûres. 7 h 30 on vient le prendre pour l’emmener en salle d’opération et je demande d’assister à l’opération ; le chirurgien accepte. On me prépare blouse verte, calot, gants, sabot. Philippe reçoit de l’anesthésiste les soins nécessaires et juste avant de s’endormir il me demande d’embrasser ses enfants. Le voilà parti…

L’opération se passe bien Philippe est ramené dans sa chambre une petite heure après. Je reste avec lui jusqu’à son réveil. Dès qu’il est en mesure de parler il me dit qu’il veut tourner et qu’il tournera assis sur un fauteuil roulant ; je le calme, essaie de le raisonner mais perds la partie …

Philippe a repris le tournage assis sur un fauteuil roulant une semaine après son opération ! Certains de l’équipe sont rentrés voir leur famille durant la semaine d’arrêt du film. Les assurances ont fait leur travail et nous le nôtre ;
Nous avons quitté le Maroc avec un jour d’avance et le tournage s’est terminé à Malte pour les scènes de tempêtes.

Voilà il y eut beaucoup d’autres péripéties, comme sur tous les films …”

Maurice Illouz