Philippe de Broca à propos de L’Incorrigible

Interview | 13.09.2016
Voici une interview donnée par Philippe de Broca lors de la sortie de L’Incorrigible en 1975*. Il évoque son dernier film, ses débuts, l’aide de Claude Chabrol, et sa collaboration avec Jean-Paul Belmondo. L’incorrigible sort avec fracas sur les écrans ; les spectateurs éclatent de rire sans arrêt et l’in se dit : « Dommage que, depuis trois […]

Voici une interview donnée par Philippe de Broca lors de la sortie de L’Incorrigible en 1975*. Il évoque son dernier film, ses débuts, l’aide de Claude Chabrol, et sa collaboration avec Jean-Paul Belmondo.

L’incorrigible sort avec fracas sur les écrans ; les spectateurs éclatent de rire sans arrêt et l’in se dit : « Dommage que, depuis trois ans, on n’ait rien vu de Philippe de Broca… » Mais pourquoi donc ?

Depuis Le Magnifique, j’avais préparé en détail deux tournages mais l’un et l’autre en fin de compte, tombèrent à l’eau. Au printemps 1975, Belmondo me téléphone : « Je me trouve libre, inopinément. Veux-tu qu’on tourne à nouveau ensemble ? » Mon producteur accepte son offre et choisit Audiard comme scénariste. Là-dessus, les choses entre nous collèrent immédiatement et le scénario de L’Incorrigible fut prêt en trois semaines. Dès le 1er avril, je tournais… Le 1er juin, c’était fini. On commençait le montage dès septembre et voilà, on est sorti le 15 octobre.

Si je compte bien, cela vous a fait, d’avril à juin, seulement sept semaines de tournage… c’est bien court….

Certes, mais j’adore ça : j’adore les affaires qui partent vite, les films qui se font sur la foulée, quand tout le monde travaille dans le plaisir ! Nous avons, en France, des techniciens formidables, des ouvriers du cinéma qui savent leur métier à fond, avec lesquels il suffit d’un demi-clin d’œil et, ça part tout seul : ils choisissent, d’instinct, la meilleure chose à faire, le truc qui aide le metteur en scène au maximum. L’important, c’est que ce dernier ne se trompe pas d’acteurs, qu’il évite le miscasting, l’erreur flagrante de distribution. J’en ai une sainte frousse, car je ne sais pas faire plier les acteurs par quelque volonté implacable de ma part ; j’ai horreur de les « casser ». Je préfère obtenir le meilleur d’eux-mêmes en les choisissant avec soin, pour travailler, ensuite, dans l’amitié et la joie.

Voilà plusieurs films que vous tournez avec Belmondo. Robert Enrico, il y a quelques semaines, nous expliquait que vous êtes de très grands copains, Belmondo et vous.

C’est exact. On a fait d’abord ensemble Cartouche que vous avez revu récemment à la télévision : nous étions jeunes, 27 ans l’un et l’autre. Puis, L’Homme de Rio et Les Tribulations d’un chinois en Chine. Après cela, il y eut un trou de 7 ou 8 ans, et nous nous retrouvâmes pour Le Magnifique, où il joue un écrivain minable qui se prend pour le prix Goncourt, le moral soutenu par une Jacqueline Bisset, fort belle et épanouie. Voilà maintenant cet Incorrigible que j’aurais pu appeler Le Mythomane, ces aventures d’un homme qui change continuellement de nom, de personnalité, de visage, de femme, qui a des foyers partout, avec des pensions alimentaires à payer dans tous les coins, et des difficultés financières ! Dame, s’il ne s’arrête jamais de s’agiter, il travaille, au contraire, un minimum : il emprunte ici pour rembourser là et vole, pour finir, au musée de Senlis, un tableau somptueux qu’il vendra en fin de compte avec le consentement de la fille du conservateur, une jeune bourgeoise qui, par amour, « fera un pas » vers le sympathique voleur, et que joue Geneviève Bujold. J’espère que l’on verra plus souvent en France cette ravissante créature qu’est Geneviève mais, Canadienne et donc bilingue, elle travaille souvent avec Richard Burton et il n’est pas facile de l’avoir ici. Vous la connaissez cependant : elle avait déjà été la partenaire de Bébel dans Le Voleur, de Louis Malle.

Quelles sont pour vous, metteur en scène, les qualités de Belmondo ?
C’est un clown formidable. Je l’ai connu au théâtre jouant Oscar ou Les Fourberies de Scapin : il était d’un comique exceptionnel. Je ne me serais pas imaginé qu’il deviendrait, un jour, une star en tant qu’homme séduisant ! En réalité, il a un atout unique : il plaît aux femmes sans déplaire aux hommes : en plus de son talent, quelle chance rarissime ! Il a donc pu, souvent, au cinéma, être le représentant d’une époque, d’un style. Ce qui me plaît d’ailleurs, en lui, ce n’est pas qu’il soit à la mode, car ça m’est égal ; c’est que, tout héros qu’il soit, il ait conservé un sens extrême du comique. Il sait recevoir les coups de pied au derrière, il sait se ridiculiser, il sait être grotesque tout en gardant sa séduction. Un rare ensemble !

Comment êtes-vous venu à la mise en scène ?
J’ai d’abord voulu, comme tous les garçons, devenir chirurgien, garde républicain ou missionnaire, puis le goût du spectacle m’est venu très tôt, vers la treizième année. Selon les âges, j’ai désiré être danseur étoile, mime, acteur ou chef d’orchestre, puis, en quatrième j’ai fixé mon choix sans plus en dévier : ce serait le cinéma. Mon père m’a mis à l’école de Vaugirard, à Paris, pour qu’en plus du métier d’opérateur j’apprenne celui de photographe, c’est-à-dire son métier à lui. J’en suis sorti à 17 ans, pour aller en Afrique noire, avec une caméra 16mm. J’ai rapporté des kilomètres de pellicule sur les animaux, sur les Touareg, puis j’ai fais trois ans de service en Algérie, effectuant des reportages sur les opérations militaires ; et c’est là que j’ai tout appris, avec ma caméra-stylo ! Contrairement à la légende, on ne perd donc pas son temps au service! Puis, rentrant à Paris, je n’ai pas voulu devenir chasseur d’images pour des actualités filmées ! Je ne cherchais pas à prendre une voie journalistique. Je voulais, moi, raconter des histoires et non rendre la vérité des choses. C’est pourquoi chaque jour je montais et descendais les Champs Élysées, tapant à la fenêtre de toutes les maisons de production, offrant mes services et mon enthousiasme : « je suis libre, vous savez » Ce fut Henri Decoin qui me prit un jour comme stagiaire pour Tous peuvent me tuer.

Philippe de Broca, stagiaire caméra sur ce film d'Henri Decoin. Non crédité au générique

Philippe de Broca, stagiaire caméra sur ce film d’Henri Decoin. Non crédité au générique

Je continuais avec Charmants garçons, écrit par Charles Spaak, une œuvre charmante, en effet, avec François Périer, Daniel Gélin, Zizi Jeanmaire. De fil en aiguille, Truffaut m’engagea pour les 400 coups, puis Chabrol pour Le Beau Serge, avec Gérard Blain, Jean-Claude Brialy et Bernadette Lafont. Mais j’en avais déjà un peu marre du métier d’assistant. Je m’en ouvris à Claude Chabrol. « je voudrais enfin signer un long métrage moi-même ». Alors Chabrol a eu un geste merveilleux. « Tiens vieux, me fait-il, je viens de vendre Les Cousins pour L’Allemagne et je touche 500 000 francs inattendus ; 50 millions anciens. Prends-les. Tourne.. »
Cela représente aujourd’hui, à peu près le triple. Seulement, aujourd’hui, il serait inconcevable qu’on donne une telle somme à un jeune cinéaste, fût-il un ami… Je dois donc énormément à Chabrol. Avec 40 millions, je tournais, d’abord Les Jeux de l’amour, une comédie de Daniel Boulanger avec Jean-Pierre Cassel et Geneviève Cluny, puis, produit par Chabrol, Le Farceur. J’avais vingt-cinq ans. La vie s’ouvrait…

Philippe de Broca sur le tournage du film Les Jeux de l'amour

Philippe de Broca sur le tournage du film Les Jeux de l’amour

Et vos projets ?
Un Cyrano de Bergerac. Non pas la pièce d’Edmond Rostand, dont je voudrais, d’ailleurs, prendre les bonnes idées romanesques, romantiques, lyriques, mais j’essayerai de revenir davantage au personnage réel, vivant, vrai que fut M. de Bergerac dans son existence. J’ignore qui jouera Cyrano. Il est question, évidemment, de Belmondo, mais ce n’est pas sûr. Nous sommes trois à travailler sur le script : Daniel Boulanger, Giorgio Arlorio (NDLR : scénariste entre autres du Zorro avec Alain Delon en 1975) et moi-même. On commence par écrire une très belle histoire, puis on verra…


* L’interview est tirée de ses archives personnelles, mais elle n’a pu être identifiée. On ignore dans quel magazine elle est parue à l’époque.

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