Les Tribulations d’un chinois en Chine : Journal de bord – Troisième partie

Non classé | 23.06.2016
Suite du journal de bord écrit par Michèle de Broca Samedi 1er janvier 1965 Repos pour tout le monde aujourd’hui. Nous partons visiter un temple hindou situé à quelques kilomètres de Katmandu sur une colline baptisée la “colline des singes”, en raison de la colonie de singes sacrés qui l’habite. Ils sont très familiers et […]

Suite du journal de bord écrit par Michèle de Broca

Samedi 1er janvier 1965

Repos pour tout le monde aujourd’hui. Nous partons visiter un temple hindou situé à quelques kilomètres de Katmandu sur une colline baptisée la “colline des singes”, en raison de la colonie de singes sacrés qui l’habite. Ils sont très familiers et viennent très près quémander quelque nourriture. Une rivière coule en bas de la colline dominée par des quais et une grande plate forme ronde où l’on incinère les corps. Deux des dalles sont réservées aux incinérations princières ou royales. L’heure est aux ablutions au soleil. Les gens et les hommes plongent tout habillés dans l’eau, se frottent, se lavent avec leurs vêtements et son fait sécher au soleil. Les longues chevelures sont l’objet de beaucoup de soins (les cheveux des femmes sont d’ailleurs superbes). Une des enceintes du temple est interdite aux “non hindous”. A l’intérieur de cette enceinte, un temple et un taureau tout en or.

Samedi 2 janvier 1965

Tournage le matin. Suite des scènes de rues. A midi, tout le monde à l’aéroport pour accueillir Jean-Paul Belmondo et Jean Rochefort. Plus le script-boy, plus le chef opérateur, plus l’assistant cameraman. Nous ne laissons pas le temps de souffler aux nouveaux arrivants, hébétés, et nous les traînons après un déjeuner sommaire, que nous avons traîtreusement commandé très “couleur locale”, à travers la ville. Leur fatigue peu à peu s’évanouit et Jean Rochefort ne cesse de répéter : “c’est d’un insolite !”…” Un verre chez Boris pour les mettre tout de suite dans l’ambiance. On se croirait à une réunion d’anciens combattants. Presque toute l’équipe est la même que pour L’Homme de Rio et l’arrivée de Jean-Paul a ravivé les souvenirs.

Dimanche 3 janvier 1965

Tournage avec les acteurs cette fois. Branle-bas de combat dès 7 heures du matin. Habillage des acteurs : je sus chargées des costumes. Jean Rochefort (Léon) est en jaquette et pantalon rayé de valet de chambre très anglais, melon et col dur. Jean-Paul (Arthur) en costume de Yachtman millionnaire.
Leur arrivée sur la place de Patan (surtout celle de Léon avec son melon) déclenche un hurlement de joie de la foule qui nous attend. Mise en place des caméras. On ligote Arthur et Léon sur de grands bambous et toute la journée on va tourner des scènes où nos deux compères sont transportés, pendus par les pieds et par les mains, à leur bambous. Position très inconfortable. Leurs sourires en fin de journée sont un peu crispés.

lundi 4 janvier 1965

Le rythme est pris. 7 heures du matin pour être à 8 heures sur place, prêts à tourner (en fait on sera presque toujours forcé d’attendre 9 heures à cause du brouillard) jusqu’à 4 heures le soir, sans arrêt, pour profiter au maximum de la meilleure lumière.
L’une des grues est en plein au-dessus d’une grande fosse où se trouvent trois fontaines. Au milieu de la fosse un haut bûcher. Jojo l’accessoiriste s’affaire pour préparer son feu – qui doit s’éteindre très vite entre deux prises et repartir dès que le mot “moteur” retentit. Je ne livrerai pas ses secrets mais il joue avec le feu de manière parfaite.
Au moment où chacun s’affaire à la mise en place du dispositif de tournage survient un incident qui nous laisse tous pantelants. Un Népalais sorti de la foule, et auquel personne n’a prêté attention est monté en haut de la grue (qui fait à peu près 30 mètres de haut) et s’est avancé tout au bout de la poutrelle en équilibre très instable. on lui hurle de descendre. Peine perdue. Le producteur est affolé. Il voit déjà cet homme tomber et s’écraser dans la fosse et tous, nous nous sentons complètement stupides. Les assistants népalais réagissent enfin et tentent de le raisonner. Peine perdue encore ! L’homme semble ou drogué ou fou. S’agit-il d’un désespéré ? S’agit-il d’un mystique qui a fait un sombre vœu ? Nous ne le saurons jamais. Heureusement, pendant que tous en bas s’agitent, Gil Delamare, est monté rapidement à la grue. Il libère la poulie et le cordage accroché au bout de la poutrelle et rejoignant l’homme, efficacement la ceinture, l’entortille dans la corde, le fait descendre comme un paquet, en bas, où tout le monde se précipite. L’homme ne dit pas un mot, semble dans un brouillard complet. Un assistant népalais l’emmène.. Comme au cirque, le tournage reprend ses droits après ces quelques instants très angoissants. Est-ce habitude ici ? le service d’ordre n’a pas beaucoup bougé et la foule n’a pas paru autrement émue.
Silence ! Moteur ! Le clap : Arthur et Léon sont amenés, descendus dans la fosse, enchaînés à leurs bambous, et les tibétains doivent se masser autour de de la fosse. Cinq prises à deux caméras. Puis Arthur et Léon, disposés par terre, toujours ligotés, se rapprochent l’un de l’autre pour se concerter. Plan rapproché – plan moyen – quatre prises en tout. Léon arrive à attraper avec ses pieds un morceau de bois enflammé dans le bûcher et brûle les liens des poignets d’Arthur avec la flamme. On recommence quatre fois toujours à deux caméras. Bien qu’ignifugés par un liquide, les gants flambent et on doit les changer trois fois, ils ne sont guère inflammables et Arthur-Jean-Paul est légèrement brûlé. Pendant qu’on prépare d’autre gants et le bûcher, les caméras se tournent vers le haut de la fosse où les tibétains sont massés. Groupe de femmes, de musiciens, de danseurs avec les masques et de soi-disant guerriers. Tous comprennent admirablement ce qu’on leur demande et s’amusent beaucoup. C’est d’ailleurs la grosse difficulté car ils ont beaucoup de mal à ne pas rire (ils sont censés être des brigands redoutables). On doit recommencer la scène chaque fois que l’un d’eux a ri. Total : Dix prises.
On repart sur le foyer et nos deux héros, libérés de leurs liens, jettent des bois enflammés sur leurs assaillants pour leur faire prendre la fuite. Là encore, il faudra recommencer plusieurs fois et le metteur en scène n’est pas très content du résultat. Nous avons travaillé toute la journée dans la boue, la fumée, les cendres et nous rentrons à l’hôtel fourbus et sales. Comme tous les soirs, la bagarre pour le bain est sévère. Il n’y a d’eau chaude que pour un ou deux bains à chaque étage et c’est à qui arrivera le premier dans sa chambre. On se prête le bain : ceux qui ne sont pas trop sales laissent leur “eau chaude” pour un deuxième. Tout cela ne va pas sans rouspétance. Je suis débordée par les costumes qui sont tellement sales que les acteurs ne veulent pas les remettre ainsi. Pas le temps de faire nettoyer et de plus, il ne faut pas non plus qu’ils fassent “trop propres” pour raccorder. Je passe deux ou trois heures à les faire sécher et brosser. Et puis il y a les sacrées écharpes : Arthur et Léon pris par le froid sur la montagne, entourent leurs jambes et leurs pieds dans des écharpes écossaises et il faut pour les raccords qu’ils aient bien toujours les mêmes écharpes aux mêmes pieds. ça a l’air idiot, mais elles se ressemblent tellement que je dois chaque fois consulter mon petit papier. Ce soir, elles sont mouillées et sales. Je suis obligée de les sécher au fer et au séchoir à cheveux (heureusement qu’il y a l’électricité dans l’hôtel) et je dois aussi recoudre des tas de boutons. C’est effrayant ce que Arthur et Léon sont brise-tout.
Personne ce soir ne se fait prier pour aller dormir.