Les Tribulations d’un chinois en Chine : Journal de bord – Deuxième partie

Non classé | 17.06.2016
mercredi 30 décembre 1964 Visite aux deux villages tibétains pour recruter des figurants. Le China Lama, chef spirituel des tibétains au Népal nous accueille. C’est une aubaine pour ces villages où il y a tant de malheureux, que ce film qui va employer quelque cent figurants. Les gens du village se rassemblent autour de nous, […]

mercredi 30 décembre 1964

Visite aux deux villages tibétains pour recruter des figurants. Le China Lama, chef spirituel des tibétains au Népal nous accueille. C’est une aubaine pour ces villages où il y a tant de malheureux, que ce film qui va employer quelque cent figurants. Les gens du village se rassemblent autour de nous, très souriants. Ils sont superbes. Tous, hommes et femmes ont des cheveux longs, souvent tressés dans le dos, très noirs et enduits d’huile. Ils portent des bijoux d’argent : grandes boucles d’oreilles, grosses bagues, talismans autour du cou. Les hommes sont aussi coquets que les femmes et ont sorti tous leurs colifichets de leurs coffres. Costumes très colorés et qui sont un ravissement pour le décorateur et le metteur en scène. Grandes bottes de feutre ou de cuir, vaste houppelande drapée dans une large ceinture et laissant une épaule dégagée, bonnet de brocart et fourrure : voilà pour les hommes. La mode féminine est un peu moins riche : ample jupe noire ou bariolée avec corselet de teinte vive et chapeau de fourrure.

On fait défiler devant nous les danseurs avec les ceintures de grelots et leurs masques de toutes les couleurs, énormes et grimaçants et les musiciens avec leurs instruments : longues trompes de 2 mètres en cuivre et argent, grands tambours bas, instruments à corde taillés rudimentairement dans un morceau de bois.
Tous, en s’esclaffant, s’affairent autour de nous. Le premier village semble irréel : un décor du châtelet, grande place ronde entourée de maisons basses dont le rez-de-chaussée est une échoppe d’artisan, le premier étage où l’on peut à peine se tenir debout, l’habitation. Boiseries de toutes couleurs. Beaucoup de chiens, qui semblent très aimés de leurs maîtres. Le centre de la place est occupé par le Stupa, sorte d’énorme demi-sphère blanche surmontée d’une très haute colonne dorée où sont peints sur les quatre faces les yeux de Bouddha qui dominent ainsi la plaine aux quatre points cardinaux. Tout autour de la sphère, des moulins à prière que tous les passants font tourner.

Nous rentrons après avoir acheté aux artisans des bijoux et des souvenirs.
Le soir nous nous retrouvons dans l’appartement de Boris (on se croirait sur la rive gauche) pour une énorme camembert-partie. Demain, premier jour de tournage : il faut fêter cela.

Jeudi 31 décembre 1964

Premier jour de tournage. L’hôtel retentit de nos cris dès 6 heures du matin. J’ai été embauchée à tout hasard pour faire n’importe quoi – je ne me suis pas fait prier. Le tournage dans cette ville extraordinaire, c’est encore du folklore et du tourisme. Philippe est bondissant. Dès aujourd’hui et pendant trois mois, il va faire « son » film et mettre en scène avec toute son âme et avec tout son corps, jour et nuit. Le jour, c’est facile à comprendre. La nuit, il rêve encore qu’il tourne et se réveille en hurlant des termes techniques ou bien se lève en plein somnambulisme pour farfouiller dans la chambre, jouant un personnage quelconque, toujours en rapport avec le film. C’est ce que Jean-Paul appelle (depuis le Brésil où ils partageaient une chambre commune) « faire gala ».

Donc nous arrivons à Patan où la foule, avertie, est déjà massée. La police locale, est en place. Seuls sont admis les marchands ambulants, les porteurs choisis précédemment, les habitants des rues barrées pour le tournage et les tibétains. L’équipe se met rapidement en place. Claude Pinoteau, sifflet à la bouche, dirige les mouvements des figurants, assisté par quatre Népalais parlant anglais qui traduisent au fur et à mesure. Tout s’organise très vite, et nous sommes surpris de la promptitude et de la discipline de la foule. Quelques scènes de rues. Puis on fait sortir la procession de la « déesse vivante » de Patan. C’est une petite fille de six ans, choisie selon certains signes astrologiques ou autres et qui jusqu’à sa puberté sera enfermée dans la maison sacrée et adorée par la foule. Elle est toute maquillée et aussi immobile qu’une statue sur son palanquin porté par six hommes. La production a obtenu qu’elle sorte aujourd’hui pour le film et la scène est très belle.
Les prises de vues se terminent de bonne heure. Chacun rentre dans sa chambre se faire une beauté pour la soirée. Les provisions sortent des valises pour améliorer l’ordinaire pas toujours apprécié des Européens que nous sommes (français de surcroît). Longue table d’hôte, très décorée, grand feu de cheminée. Claude Pinoteau arrive avec une jeune femme anglais inconnue jusqu’ici. Hurlement des célibataires. Puis Boris fait son apparition avec sa femme, smoking et robe longue. Autre hurlement. Les autres habitants de l’hôtel à qui nous avons fait croire jusqu’ici que nous étions une équipe de hockey sur gazon, semblent interloqués, mais se laissent gagner par notre bonne humeur. Fausse dispute entre « jojo » l’accessoiriste et Gil Delamare qui jouent très bien leurs rôles. Jojo sort un revolver et tire sur Gil qui tombe. Les dîneurs étrangers restent pantois. Puis pour accréditer notre histoire, les garçons se mettent à jouer au hockey avec des pelles imaginaires sur la piste de danse. Boris est ravi et participe de tout cœur à notre petite fête et bientôt devant les facéties qui se multiplient, les « estrangers » nous laissent maîtres du terrain. Tout le monde va sagement se coucher à 2 heures du matin, les gags, farces et attrapes étant épuisés.