Les Tribulations d’un chinois en Chine : journal de bord – Dernière partie

Non classé | 11.07.2016
Dernière partie du journal de Bord écrit par Michèle de Broca lors du tournage au Népal des Tribulations d’un chinois en Chine. Vendredi 9 janvier 1965 Le temps s’est brusquement couvert aujourd’hui et la consternation règne, il s’agit de ne prendre aucun retard. Philippe tourne quelques plans de Katmandu et le soleil réapparaissant vers midi, […]

Dernière partie du journal de Bord écrit par Michèle de Broca lors du tournage au Népal des Tribulations d’un chinois en Chine.

Vendredi 9 janvier 1965

Le temps s’est brusquement couvert aujourd’hui et la consternation règne, il s’agit de ne prendre aucun retard. Philippe tourne quelques plans de Katmandu et le soleil réapparaissant vers midi, nous filons à Patan pour les plans de promenade des héros sur leur ancre. Le premier parcours va de la place principale à une petite maison, située assez loin dans une petite rue.
Jean Rochefort (Léon) prend place sur « son » ancre, tandis que Jean-Paul lui grimpe sur les épaules et ils sont enlevés à 5 ou 10 mètres au-dessus du sol selon les endroits.

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A mi-parcours, l’ancre redescend à terre, renverse tout sur passage puis s’élève à nouveau dans les airs avec Léon et Arthur qui tentent de la récupérer. Ça a l’air très facile mais il s’agit, en fait, de se cogner, mais pas trop dans les toits et les murs, de tomber en essayant d’être naturel et sans se faire trop mal. Ces scènes vont prendre deux jours de tournage : le premier jour pour la balade en hauteur, le deuxième jour pour la balade au ras du sol. Les spectateurs sont à « guignol » et manifestent bruyamment leur joie. Jean-Paul et Rochefort auront fait recette au Népal. Surtout pendant le deuxième jour des prises de vue. Car le chemin a été semé d’embûches : poterie à terre, un marchand ambulant de paille, un autre marchand d’eau. Jean-Paul tombe dans les poteries, rebondit contre les bottes de paille, repart tel un ressort, renverse le porteur d’eau. C’est un acrobate et il fait tout cela avec une aisance une précision merveilleuses.

Nous sommes nous-mêmes secoués de rire. Mais il faut sans cesse refouler les gens qui forcent les barrages de militaires. Un monsieur visiblement occidental est entré dans le « champ » pour prendre des photos : je lui demande poliment et en anglais de bien vouloir reculer, il me répond de même. À ce moment, pour je ne sais quelle raison, je lâche quelque juron bien français, et le monsieur s’exclame : « Oh ! Mais vous êtes française, moi aussi. Oh ! Vous êtes le films français dont nous avons entendu parler avant notre départ ». C’est un député parisien en voyage d’études avec un groupe d’autres députés et ils sont ravis de cette aubaine de photos.

Dimanche 11 janvier 1965

Suite et fin des tribulations de « l’ancre ». Il fait un soleil radieux et chaud mais malheureusement nous n’en profiterons pas car les scènes d’aujourd’hui se tournent dans de toutes petites rues minuscules et sur un monticule où un arbre énorme au tronc mouvementé est supposé arrêter nos amis dans leur envol. C’est la suite de la journée d’hier où Arthur et Léon ayant, à la suite de chutes diverses, perdu l’ancre providentielle, courent pour la rattraper. Nous sommes morts de rire, à cause des grimaces de Léon (toujours en costume rayé et melon) et des roulés boulés de Jean-Paul (Arthur) et de la tête effarée des figurants. Comme tous les jours un « panier » de sandwiches, œufs durs et mandarines vient couper la journée pour une petite pause d’un quart d’heure et comme tous les jours nous rouspétons à ce propos. Petit mouvement de mauvaise humeur « française » contre la cuisine des « autres ». Le tournage remet les choses en place. Toute l’équipe se transbahute sur le monticule près de l’arbre. On dispose des cartons dans un trou profond qui s’enfonce presque au pied de l’arbre, cartons qui doivent amortir les chutes de Léon et d’Arthur. Prêts ? Moteur ! Le deux garçons arrivent sur l’ancre, rebondissent contre l’arbre, sont renvoyés comme des balles et chutent dans le trou. Ce n’est pas facile et il faut une grande précision. Quatre prises et heureusement elles sont bonnes car Jean Rochefort s’est fait mal. Pour lui redonner le moral, Philippe lui annonce que demain, il ne tournera pas que l’ancre est finie. Nous finissons tôt aujourd’hui et Séchan, Jean Rochefort et moi allons « fouiner » dans les quelques boutiques de « souvenirs » qui sont groupées sur le place. Ensuite, nous rentrons vite nous habiller car nous dînons, tous, chez le français du Service Mondial de la Santé. Nous débarquons chez lui tous les dix-huit et la maîtresse de maison a un moment de panique qu’elle réprime immédiatement. Nous passons là une très agréable soirée dans un cadre très français avec oh ! Très bonne surprise, des vins français et une hospitalité très charmante. Le retour à l’hôtel est un peu bruyant, les vins ayant fait quelque peu d’effet, et les « terribles » c’est-à-dire Jean-Rochefort, Philippe, Schwartz le cadreur, se répandent dans les chambres, en annonçant aux dormeurs surpris qu’ils sont appelés au téléphone. C’est bientôt une réunion de gens en robe de chambre à la réception autour du téléphone, mais on leur offre très vite un whisky en leur apprenant qu’il s’agit d’une fine plaisanterie de potaches et dans l’ensemble, il n’y a pas trop de récriminations.

Lundi 12 janvier 1965

Aujourd’hui, on tourne les scènes d’hélicoptère. Deux hélicoptères américains ont été loués par la production. Ils ne figureront pas dans le film mais ils servent à tourner les scènes où les deux acteurs suspendus au ballon sont enlevés dans les airs. Il aurait été trop difficile, surtout au Népal, de tourner cette séquence avec le vrai ballon qui évolue beaucoup moins facilement, cela va de soi, qu’un hélicoptère. Il faut attendre 11 heures du matin pour que le ciel soit parfaitement dégagé de toute brume.

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Jean-Paul a accepter de tourner lui-même et de faire tout un tour au-dessus de la ville de Patan et un autre au-dessus de la Batgaoon, suspendu à un filin sous l’hélicoptère. Jean Rochefort, lui, sera doublé pour cette scène. Les deux hélicoptères s’envolent de cette grande cour où l’on a déjà gonflé le ballon. L’un des appareils prendra en charge Jean-Paul et son coéquipier, suspendus au filin, Philippe se trouve à l’intérieur de la cabine avec une caméra ; l’autre hélicoptère le suit, avec Séchan et une autre caméra. Le pilote américain vient faire d’ultimes recommandations à Bébel : « si jamais l’appareil, déséquilibré pour une raison quelconque, tombait, roule-toi en boule, remonte assez près de la cabine et évite les patins au moment de l’impact !!! «  ça donne tout de suite confiance, mais Bébel garde le sourire. Une première fois, Gil Delamare s’amarre au filin et fait le tour prévu, pour vérifier que tout va bien et Philippe repère les lieux à survoler. Puis c’est le tour de Jean-Paul et de la doublure, les deux amarrés à l’ancre. Nous sommes tous un peu angoissés, parce que tout de même, il y a de gros risques. Départ, décollage de l’hélicoptère, tout se passe en souplesse, l’appareil prend de l’altitude et nous le voyons décrire une grande courbe au-dessus de Patan. Bébel, un moment, est déporté par la force centrifuge et l’hélicoptère se déséquilibre un petit peu. Mais tout revient en place et l’appareil après quelques minutes de vol revient se poser, laissant d’abord Jean-Paul reprendre pied sur le sol ? Tout s’est tellement bien passé qu’ils recommenceront encore une fois le tour. Puis tous (enfin ceux qui sont indispensables) montent dans l’appareil et filent à Batgaoon où ils recommencent la même opération. Nous y allons de notre côté en voiture, mais pour le plaisir, car c’est une ville au moins aussi belle que les deux autres, bâtie sur un piton rocheux, dominant toute la vallée, avec des ruelles pavées et des temples et palais très bien conservés. Ici, plus qu’ailleurs, les étrangers » viennent photographier les sculptures « porno » car ce sont les plus belles du pays. Toutes les portes et tous les frontons de certains temples sont ornés de personnages mi-dieux, mi-hommes, par groupe de deux, de trois ou de quatre nus ou habillés en train de se livrer à des ébats particuliers. Certains personnages ont des visages très méchants, d’autres très souriants : des femmes sont emmenées pour êtres bastonnées, des animaux se mêlent à ces scènes, mais tout cela dans des formes et des couleurs naïves.

Mardi 13 janvier 1965

Nous partons aujourd’hui pour Poccra, petite ville située à une heure d’avion de Katmandu, au pied de l’Himalaya. Seulement dix personnes, les autres ici commencent à emballer le matériel qui ne servira plus avant Hong-Kong.

À midi, nous partons, ayant raflé tout ce qui restait de provisions car il n’y a pratiquement pas de viande dans les villages de montagne, si ce n’est du yack, dont le seul nom ne nous inspire guère. Notre avions nous pose à midi et demi sur un petit terrain minuscule, aux lisières duquel sont massés les villageois dont c’est la seule distraction. Nous avons survolé des vallées ravissantes, des lacs et des torrents et nous arrivons dans un paysage très tropical, presque africain avec des palmiers et des bananiers. Les petites maisons sont en terre battue ocre avec toit de chaume, dispersées dans les arbres et la nature. Nous allons tout de suite prendre possession de nos « chambres » à l’hôtel Himalaya (il y a un autre hôtel en tôle ondulée à trente mètres de là). Chaque hôtel a dix petites chambres avec deux minuscules lits de camp, sans eau courante, ni électricité. Sitôt arrivé, Philippe demande un moyen de locomotion quelconque pour aller repérer où tourner, et nous finissons par dénicher quelques bicyclettes et quelques petits chevaux. Des voitures, pas une ici. Il y a encore cinq ans, cette ville n’était accessible de Katmandu qu’à pied ou à cheval, ce qui signifiait dix jours de marche. Jean Rochefort (Léon) est toujours dans sa tenue rayée avec melon sur la tête et son passage à dos d’âne dans cette tenue ne manque pas de pittoresque. La population ici est mi-tibétaine mi-sherpas, cette race de montagnards intelligents et extraordinairement endurants qui « font » toutes les expéditions des grands sommets de l’Himalaya, les uns ne paraissent pas tellement frayer avec les autres ; mais tous sont assez rieurs pour être enchantés par ces « guignols » qui arrivent. Plein d’enfants ici, dans une misère assez grande et portant d’énormes charges sur leur dos. Toujours les corvées d’eau, de cette eau que nous, occidentaux, trouvons normal d’avoir àn flots à notre robinet. On a envie de philosopher ici et d’ailleurs nous n’allons pas nous en priver le soir, en dînant à 7 heures, la nuit étant complètement tombée, à la lumière des lampes tempête. Il y a eu auparavant un plan de tombée du jour sur la montagne, de toute beauté. Il y a là en même temps que nous, trois Japonais qui sont venus faire du tourisme, deux ou trois Allemands alpinistes, deux Anglais acteurs qui font une tournée dans le sud-asiatique. Nous nous couchons à 8 heures et demie dans nos sacs de couchage et sommes réveillés dès 5 heures par les prières trop bruyantes des tibétains de la maison. Nous déclenchons un chahut pour protester et la toilette en plein air prend très vite tournure de bataille à coups de verre d’eau. L’hôtelier est réprobateur et nous cessons vite en comprenant qu’il a tellement de peine à apporter cette eau ici.
Engagement des figurants sur le terrain d’aviation qui semble être la grande place de réunion de la ville. Nous marchons vers de grandes crevasses (vestiges paraît-il d’un tremblement de terre important en 1934) dont les parois à pic sur un torrent séduisent beaucoup Philippe. Nous revenons après le tournage de quelques plans vers un grand lac tout près de la villa d’été royale (vaste bâtiment de ciment armé très 1930) où nous attendent de petites pirogues larges de 40 cm où l’on peut à peine s’asseoir. Fou rire : il faut caler Séchan avec la caméra, et Schwartz est trop gros pour les bateaux. Moi, je ne m’y risque pas, ne désirant pas tellement prendre un bain. Les plans sont très vite pris, pas trop loin du rivage et nous voilà recavalant vers l’hôtel pour reprendre notre petit avion. Une vieille femme tibétaine accompagnée de toute sa famille invoque je ne sais quel dieu avant de monter dans l’appareil et les lamentations de ses enfants l’accompagnent. Visiblement, elle est morte de peur.

Nous retournons à l’hôtel Royal qui nous paraît le summum du luxe et nous nous réunissons chez Boris pour une soirée d’adieux à laquelle participe les assistants népalais. Nous trouvons tout à coup mille questions à leur poser, tant nous réalisons, que pris par le film et par l’ambiance du tournage, nous n’avons pas eu de temps pour interroger les gens que nous rencontrions sur leurs problèmes et sur leurs coutumes. Nous apprenons ainsi que la polygamie a été interdite par le roi actuel mais qu’elle subsiste en réalité tant la coutume en est grande, qu’on marie quelquefois les enfants à dix ans, que l’adultère pour une femme est un acte toujours d’un gravité exceptionnelle et pratiquement puni de mort. Mais nous n’apprenons rien sur les rites religieux, sur l’architecture que nous avons tant aimés. Les gens ici se tournent vers l’avenir et ne veulent parler que de ce qui les rapproche du progrès.
Inge, la femme de Boris e,st toute triste de nous voir partir : elle voudrait tant venir avec nous à Hong-Kong puis en Europe, mais Boris, lui, semble tout à fait dans son élément ici, comme un seigneur dans son petit fief.

Nous portons des toasts de remerciements et la soirée s’achève tard. Demain il faut partir et aucun de nous n’est enchanté de s’en aller. Nous avons fait notre petit trou et aimerions beaucoup tourner tout le film ici. Ce n’est pas possible. Nous agitons nos mouchoirs avec des sourires et des saluts à la mode népalaise. Nous sommes en l’air. Le Népal n’est déjà plus qu’un souvenir…