Les Tribulations d’un chinois en Chine : journal de bord – 4ème partie

Non classé | 30.06.2016
Mardi 5 janvier 1965 Huit heures et demi au pied de la grue, dans la fosse. Il fait un froid terrible. Beaucoup d’enfants couchent dehors ou tout au moins dans des pièces sans fenêtres et sans chauffage et nos petits habitués viennent nous saluer le matin encore tout rouges de froid. Comme la plupart marchent […]

Mardi 5 janvier 1965

Huit heures et demi au pied de la grue, dans la fosse. Il fait un froid terrible. Beaucoup d’enfants couchent dehors ou tout au moins dans des pièces sans fenêtres et sans chauffage et nos petits habitués viennent nous saluer le matin encore tout rouges de froid. Comme la plupart marchent nu-pieds, les chevilles et les jambes sont gercées et crevassées.

Tout est en place.
On recommence la scène où Arthur et Léon jettent du bois enflammé sur leurs assaillants. Pour la première fois depuis le début du tournage, on entend après cette prise, la voix de Philippe, criant : « Couououpe », ce qui est le signe certain que la prise est « vraiment très bonne ». Quand il crie : « Coupe, ça va bien », c’est qu’il est moyennement satisfait, et : « Coupe » (sans rien après veut dire que ce n’est pas bon. Tout le monde est au courant de cette petite manie et au moins on sait à quoi s’en tenir.

tribulations (25)

La grue entre en action pour la scène suivante où Arthur et Léon ayant épuisé leur stock de tisons, voient tout à coup et fort à propos une ancre leur tomber du ciel (c’est le cas puisqu’il s’agit d’un ballon). Ils doivent en même temps apercevoir l’ancre, jeter encore un ou deux morceaux de bois derrière eux, grimper en toute hâte sur l’ancre et être enlevés dans les airs, échappant de peu à leurs ennemis pétrifiés de terreur. Toute cette scène est longue et difficile.

tribulations (16)

Une voiture de pompier avec palan a été prévue pour tirer au moment voulu sur la corde et soulever Jean-Paul et Jean Rochefort dans les airs. Mais ce dispositif s’avère trop brutal et une première fois, à la suite d’une mauvaise manœuvre de la voiture, l’ancre retombe lourdement à terre sur Rochefort. On doit donc recruter des hommes (il y en aura quarante) pour tirer à la vitesse voulue « l’équipage ». Cette scène prend presque toute la journée. À chaque pris, Rochefort est un peu plus fatigué, d’autant que Jean-Paul, véritable acrobate, lui grimpe dessus au moment où l’ancre s’élève, lui marche sur la tête et sur les mains.

tribulations (12)

On a rembourré son pantalon avec du caoutchouc mais le reste n’est pas protégé. De plus, pendant que l’ancre monte, Gil Delamare perché au bout de la grue envoie des poignées de sable qui figurent le lest lâché par le ballon. Le soir venu, nos deux acteurs ne sont plus flambants neufs. Leurs costumes non plus. Il faut toute la gaieté de Boris pour les remettre d’attaque. Chacun commence à se passionner pour ce film et regrette de ne pas voir les rushes. (En fait ils n’en verront aucun pendant le tournage comme pour L’Homme de Rio, les bandes étant envoyées par avion à Paris et développées là-bas.)

mercredi 6 janvier 1965

Les deux autres grues entre lesquelles doivent se balancer Arthur et Léon n’étant pas prêtes, il est prévu de tourner les scènes de ballon. L’équipe des effets spéciaux est donc partie à 6 heures du matin pour le gonflage du ballon, ce qui est très long et permet aux autres de n’arriver qu’à neuf heures. La foule est encore plus dense que d’habitude. Il y a depuis le début du tournage, beaucoup d’Européens ou d’Américains travaillant ici, ou de passage, qui sont venus nous voir et prendre des photos. Nous avons lié ainsi conversation avec des gens de toutes sortes. Nous avons retrouvé une Américaine que nous avions rencontrée à une réception chez le deuxième frère du roi – (il est très important de savoir quand on les rencontre s’il s’agit du premier ou du deuxième frère). Nous avons vu un médecin français de Béziers, passionné de théâtre et de cinéma et qui est là pour l’Organisation internationale de la Santé. Tout un milieu cosmopolite assez étonnant ici.

tribulations (19)

Il s’agit d’un ballon libre avec nacelle comme dans beaucoup de romans de Jules Verne. Ce ballon a été amené en avion, la nacelle par bateau puis en camion. Il a fallu un énorme terrain vague gardé pour l’entreposer et pouvoir fixer des câbles qui le maintiendront dans certains limites des champs des caméras, une fois en l’air. Ce terrain vague qui appartient aux autorités de Patan est d’ailleurs un lieu d’une extrême richesse car toutes les sculptures sur pierre ou sur bois qui font partie du patrimoine artistique de ce pays ont été déposées ici. Des merveilles. De quoi vous rendre voleur, si ce n’était aussi lourd.
Le ballon est gonflé maintenant – trois caméras situées sur des toits à différents points de la ville – Philippe communique par talkie-walkie avec les autres membres de l’équipe. Le ballon s’élève et passe à ras des temples et des maisons. C’est un déchaînement de cris dans la population massée partout sur les toits. Le spectacle est d’ailleurs unique de ce ballon orange arrivant derrière les touts brun et or, ou se profilant sur le ciel très clair avec fond d’Himalaya. Seuls les techniciens sont de service. Jean-Paul et Jean Rochefort, pour se reposer, sont allés faire une promenade à cheval.

tribulations (1)

On recommence la scène dix fois. La foule reste la journée entière massée un peu partout pour ce spectacle.

Jeudi 7 janvier 1965

Les grues sont enfin en place. Mais il faut toute la journée à Gil Delamare et à Jojo l’accessoiriste pour monter les câbles qui vont d’une grue à l’autre, environ 10 à 15 mètres du sol et lesquels sera suspendue l’ancre qui balancera nos amis d’un point de la ville un autre. En tout, quatre prises avec deux parcours très différents qu’il faut mettre en place et essayer. Pendant ce temps-là, on va filmer à partir de quatre heures de l’après-midi dans un temple tibétain assez loin de la ville sur une colline peuplée de singes. Il faut monter beaucoup de marches et il y a un certain flottement dans l’arrivée du matériel que les porteurs ont un peu mélangé. Je ne vois pas « mes » valises de costumes et d’écharpes. Ah ! Enfin. Vive Arthur et Léon en costume. Trois plans de jour près du temple très riche en or et en cuivre ciselé. En attendant, la nuit nous visitons le monastère contigu au temple. Une vingtaine de moines tibétains prient à mi-voix. Leur murmure assez monotone est coupé de temps à autre par les « cris » retentissants de longues trompettes de cuivre ou par des coups de gong qui prennent à l’intérieur de ce temple et près du bouddha d’or de trois mètres de haut, une ampleur démesurée. Nous semblons ne pas du tout déranger ces hommes en prière. Delattre prend une photo avec le polaroid de l’équipe, photo qui sort deux minutes après. C’est alors un rush des moines. La prière est interrompue et c’est une équipe de potaches qui se rue sur la photo ?

Delattre la leur donne de bonne grâce et pour le remercier, ils lui font cadeau d’un énorme moulin à prière, très ancien, sur lequel nous loucherons tous pendant plusieurs jours. Après cette récréation, les moines rentrent chez eux dans les maisons contiguës au temple. La nuit tombée, on allume les projecteurs et toutes les petites lampes à huile qu’entourent le « stupa ». « swayambunath » (c’est le nom de ce lieu sacré) est d’une beauté extraordinaire, ainsi illumine et nous en sommes saisis et impressionnés. D’autant que vingt figurants portant des torches attendent près d’une porte d’or l’arrivée sur la place de Jean-Paul et de Jean et que leurs visages, à demi éclairés par les torches, sont assez inquiétants. Les cris des singes qui trépignent d’énervement et la musique sacrée enregistrée et reproduite par l’ingénieur du son ajoutent encore à l’atmosphère très irréelle et angoissante du lieu. Nous sommes tous silencieux, le tournage s’opère dans une ambiance un peu contractée et il faudra que s’éteignent les arcs et les lampes pour que le charme soit rompu. Vraiment, il y a dans ce pays une belle entreprise de son et lumière à monter. Peut-être cela existera-t-il partout ici dans dix ans avec des cars déversant les flots de touristes mais nous aurons été parmi les premiers à jouir de ce spectacle d’une telle perfection.